IMG_5203.jpg

Hune

Il y a deux ombres qui s'agitent au loin, s'approchent jusqu'à devenir corps. Soudain, c'est comme s'ils avaient toujours été là, comme déposés au milieu de cet escalier. Figure de l'abandon, de ceux qui ont laché prise et se sont laissés aller dans l'endroit le moins hostile à leurs présences. A travers eux, vont revivre un à un les escaliers de nos villes, de nos vies. Ces moments volés forment des bulles de tendresse et de détresse dans lesquelles les personnalités s'entrecroisent et s'emmêlent. Hune apparaît comme une comptine, ôde à des vies qu'on aurait pu vivre , à des espaces qu'on aurait pu prendre. Et si nous n'étions pas si pressés, qu'aurait il pu se passer ? 

 

Tom Verschueren

« Aujourd'hui, les escaliers deviennent mécaniques, on n’a plus le choix que de continuer sa route. Ultime provocation pour les zonards, même assis sans bouger, on avance vers son futur incertain. On monte mécaniquement les marches du temps, perdant notre vigilance, on ne s’arrête plus.  »

Note d'intention

D'aussi loin que je me souvienne, je n’ai pas toujours été à l’aise avec les escaliers. Quand on n’est pas plus haut que trois marches, l’ascension est une épreuve qui nécessite tout son courage, sa force et son attention. J’ai toujours aimé grimper aux arbres, aux murs, je crois que c’est important quand on est enfant. On se confronte à son vertige, on doit faire preuve d’agilité et parfois d’ingéniosité. Quand on est assez grand, on gravit les escaliers sans plus se poser aucune question, montant les marches quatre à quatre, sautant à terre dès que possible. L’escalier devient l’espace de jeu où l’on peut faire la course, rivaliser d’endurance. Les marches réaniment parfois notre vigilance en nous faisant chuter, souvent violemment. Elles sont une aventure du quotidien auquel il faut sans cesse faire face. Je reconnais mes amis et mes proches au bruit qu’ils font dans un escalier, certains ont la démarche lourde, d’autres sont plein d’entrain, certains se fatiguent vite et d’autres sifflent pendant l’ascension. Nos corps impriment dans le temps une manière d’aborder les escaliers. Au moment de dormir, on a souvent ce petit sursaut qui nous ramène tout à coup à la vie, mon imagination me fait toujours trébucher dans un escalier à l’intérieur de mes rêves. 

 

Les escaliers sont aussi pour moi le lieu de l’attente. J’ai passé beaucoup de temps assis dans les marches. Attendre à plusieurs, faute de trouver un endroit plus approprié. Simplement ne rien faire, « zoner » semble le mot le plus évocateur. Il exprime une errance, ou une attente vide, sans objectif. L’escalier prit à contre-pied, pour stagner et non pour se deplacer. Assis là, on devient un obstacle pour ceux qui ont pour but de monter ou descendre. On est une entrave à la progression, d’ailleurs les zonards sont vus comme des entraves au progrès. 

Aujourd’hui, les escaliers deviennent mécaniques, on n’a plus le choix que de continuer sa route. Ultime provocation pour les zonards, même assis sans bouger, on avance vers son futur incertain. 

Hune se raconte sur un escalier. Deux hommes s’y sont arrêtés. Pourquoi ne pas rester là ? Là ils sont ensemble, ils se tiennent compagnie. Cet escalier n’était qu’un passage pour eux, une transition sans importance, entre le bas et le haut. Pourtant en regardant en arrière ils craignent de laisser des choses derrière eux. En regardant devant ils commencent à douter de leur but. C’est dans cet escalier qu’ils prennent enfin du recul, et qu’ils considèrent finalement cet espace de la Hune où ils peuvent faire escale.  J’emprunte volontiers ce mot (Hune) au vocabulaire marin. C’est le nom donné à la petite plateforme située au milieu du mat, qui permet au marin de se reposer dans son ascension mais aussi de régler les voiles selon la force et la direction du vent. La Hune est un observatoire de la vie humaine, grouillant et fourmillant en contrebas. C’est le lieu où l’on se repose avant d’avancer, l’endroit où l’on prend le temps de sentir le sens du vent et d’entendre ce qu’il nous murmure. Enfin la Hune c’est l’occasion pour deux corps de ne faire qu’un, de pouvoir se lier, s’abandonner. L’abandon des corps pour parler des abandonnés, de ceux qu’on laisse derrière soi sans s’en rendre compte. L’expression « se livrer à corps perdu » résume bien le lâché prise qui résulte de ce spectacle, cette envie de soutenir et d’être soutenu. Se livrer pour se délivrer de la solitude.

«  Nous hissons enfin le pavillon noir, tels des pirates, nous avons décidé de ne plus emprunter les sentiers battus. Même si le courant nous renvoie en arrière, nous nous débattrons plus fort que jamais. Les escaliers ne nous forceront pas à avancer, nous tomberons peut-être mais nous tomberons ensemble »

 

Ce que Hune questionne, ce sont nos possibilités, nos choix de vie. À quel point les flux de gens et d’idées nous empêchent de penser l’altérité. Comment on se fond dans la foule par assimilation ? Hune évoque la marginalité, volontaire ou non. Comment on s’exclut d’une société, d’un monde qui n’a pas de repère ni de prise à nous offrir. Hune est aussi le revers du progrès. Progresser ou avancer, s’élever quitte à marcher sur les autres. Quand décide-t-on de s’arrêter, de ne pas progresser dans le sens que l'on voudrait nous faire prendre ? Quand décide-t-on que l’escalier ce n’est pas qu’un « entre deux mondes », c’est aussi l’endroit où l’on peut s’arrêter, se voir, enfin ! Quand décide-t-on que l’on peut passer de l’enfance à l’âge adulte sans aller forcément de l'avant. Marcher en crabe, ne pas monter ou descendre les marches c’est peut-être la meilleure manière de se rencontrer, de se parler. Hune nous crie doucement de ne pas grimper les marches quatre à quatre, au risque de se perdre. Hune c’est surtout l’envie d’être ensemble parce que c'est toujours mieux comme ça. 

Hune
Voir